Le port de Galway regorgeait de navires en transit. Le raffut provoqué par le débarquement des marchandises, pourtant assourdissant, ne couvrait pas les hurlements des dockers. Les rues étaient encombrées de porteurs, de charrettes et de vendeurs de toutes sortes qui haranguaient la foule à cor et à cri. Apeuré, Patrick rasait les murs. C’était l’étape décisive de sa fugue et la satisfaction d’avoir atteint ce lieu symbolique à ses yeux, était occulté par la panique que lui inspirait cette ville débordante d’activités.

David02Deux semaines auparavant, il avait abandonné son hameau, dont l’histoire a oublié le nom. Avec l’argent qu’il avait dérobé à ses parents, il comptait s’offrir un aller simple pour l’Amérique vers un avenir radieux. Patrick n’était pas un voleur, mais il avait vu, pendant toutes ses années, trimer les siens pour une bouchée de pain qui suffisait rarement à caler l’estomac. Le peu que lui avaient rapporté les anciens, l’avait persuadé que son futur, dans ces terres gérées par les Anglais, ne serait qu’une forme déguisée d’esclavagisme. Il ne prit que la moitié de l’argent que sa mère cachait, un peu en espérant se faire pardonner, mais surtout pour montrer à quel point ce vol n’était pas une fin en soi. Toujours est-il qu’il fut bien déçu de constater le peu de valeur de sa fortune, qui ne lui permit même pas de dormir à l’abri jusqu’à Galway...

Ses parents craignant bien plus la police que les voleurs, il était peu probable que sa disparition ne soit signalée. Malgré tout, le doute le poussait à contrôler ses arrières fréquemment. Pourtant sa méfiance s’était endormie à mesure que les journées de marche l’avaient éloigné de son village natal. C’est en pénétrant dans cette grande ville grouillante d’inconnus que la panique s’était emparée de tous ses sens en exacerbant leur acuité. Ainsi, son estomac lui rappela qu’il criait famine et du coup, qu’il n’avait plus le moindre penny pour se payer le voyage. Dans ces conditions, se faire prendre ne constituait plus le risque majeur. Réaliste plus qu’abattu, il longea les quais, observant les navires en cours de déchargement, dans l’intention de se rendre utile. Malheureusement la malnutrition n’avait pas fait de lui un portefaix, il ne fit qu’agacer les dockers par sa présence.

— Hé ! Toi là-bas, viens un peu par ici !

Plein d’espoir, Patrick s’élança vers le capitaine qui l’appelait. À son approche, celui-ci se ravisa avant de pivoter sur ses talons :

— Ah, merde... J’avais pas vu que t’étais Irlandais.

Rassemblant tout le culot dont il était capable, il bondit devant l’homme et lui barra la route :

— Qu’est-ce que vous croyez ? Que j’vais pas faire ma part du boulot ?

Paternellement l’autre rétorqua :

— Non, mon garçon, je le sais bien... Mais un mousse irlandais dans un équipage anglais, c’est comme un agneau dans une meute de loups ! Si je t’embarque, ils vont t’étriper…

— Je sais me défendre ! Je suis prêt à embarquer tout de suite.

— Ouais... C’est bien ce que je pensais. Tu ne sais vraiment pas de quoi tu parles.

— La dernière fois où ils sont descendus au village pour nous tabasser, ils ont tué mon grand frère...

— Si tu tiens à le rejoindre avant l’heure, t’as qu’à aller voir mon cuistot, c’est lui qui veut un aide.

— Merci monsieur, cria Patrick en galopant vers la passerelle du navire.

— Eh, petit ! lança inutilement le capitaine alors que le gamin se faufilait déjà entre les caisses. Tu sais où on va, au moins ?

...

 

Kindle mini

Ma page auteur chez Kindle